“Dire merci à ceux qui prennent soin de moi depuis l’âge de 16 ans” (Cédric)

Laurence Picolo (Ouest-France.fr) a reproduit une lettre envoyée par un jeune ado placé de 18 ans. Cédric a adressé cette lettre aux éducateurs du foyer Pourquoi pas (Coulaines, France), centre dans lequel il a vécu deux ans. Voici le texte de sa lettre.

Pendant le confinement à 20 h, nous nous sommes mis à nos fenêtres et avons applaudi tous les soignants en guise de remerciements pour les soins apportés auprès des victimes du Covid-19.

De ma fenêtre, à mon niveau, j’ai aussi souhaité dire merci à ceux qui prennent soin de moi depuis l’âge de 16 ans.

Ce ne sont pas des médecins, ni des infirmiers, ni des pompiers, ce sont des éducateurs. Leur mission : nous accompagner lorsque nous traversons une période difficile de notre vie et que nous sommes contraints de nous séparer de notre famille. C’est ce qui m’est arrivé. À l’âge de 16 ans, les relations avec ma mère sont devenues si compliquées et douloureuses à vivre que la solution préconisée a été l’éloignement, dans le cadre d’un placement.

Dire merci aux éducateurs, c’est aussi donner une autre image de leur travail et des lieux dans lesquels ils interviennent, les foyers. Souvent, l’image médiatique fait surtout état de l’accueil de jeunes délinquants.

Dans mon foyer, j’ai découvert que c’était tout autre. Bien sûr, il y a une proportion de jeunes qui passent à l’acte, qui font des embrouilles, mais la majorité de ceux qui y vivent ne sont pas délinquants. Ce sont des jeunes, comme moi.

En arrivant dans ce foyer, un collectif de douze jeunes, je pensais ne pas pouvoir m’intégrer. J’étais inquiet, j’avais subi du harcèlement scolaire pendant longtemps et je craignais qu’il se produise la même chose. Je n’avais plus confiance en les autres, ni en moi. Mais cela n’a pas été le cas, j’ai été bien accueilli tant par les jeunes que par les adultes.

Bien sûr, vivre en collectivité génère des hauts et des bas, nous ne pouvons pas nous entendre avec tout le monde mais cela développe aussi des ressources : l’apprentissage de la tolérance, de la compassion. Il y a une forme de solidarité qui se crée entre jeunes car après tout, nous sommes tous là, un peu dans la même galère avec nos soucis.

Quand il y a des coups de gueule, on se dit : « Tiens, il n’est pas bien aujourd’hui, il y a un trop-plein mais demain, cela ira mieux. Aujourd’hui, c’est lui, demain, cela en sera un autre ou moi. » Nous vivons avec les hauts et les bas émotionnels de chacun et nous finissons par les accepter. Nous ne nous pouvons pas nous entendre ni aimer tout le monde, mais j’ai vraiment créé des liens privilégiés avec certains jeunes qui sont devenus des amis et les éducateurs comme des membres de ma famille, de ma deuxième famille.

Peu avant la date du confinement, je vivais sur le collectif, j’ai intégré un appartement géré par la Mecs (1) pour expérimenter la vie en logement autonome. Par l’annonce que chacun devait rester chez soi, de façon un peu brutale, j’ai alors fait l’expérience de la solitude, mais grâce à la présence des éducateurs, pas celle de l’isolement.

Merci aux éducateurs d’être venus très régulièrement me rendre visite, d’avoir continué leur service en pleine pandémie de Covid-19, d’avoir été là pour tous les jeunes, malgré les circonstances dangereuses.

Ce temps de confinement a été un temps de remise en question, un temps de réflexion, comme une sorte d’arrêt sur image, l’image de ma vie. J’ai repensé à ses différentes étapes, aux expériences vécues au foyer, en pleine adolescence.

Il n’y a pas à dire, vivre en collectivité, c’est surmonter des moments difficiles mais aussi se souvenir de bons moments, des cris, des pleurs, des rires et fous rires, des instants que l’on kiffe. Ma vie quoi ! Celle que j’ai vécue, que je vis et que je ne renie pas. Pour certains jeunes, être placé dans un foyer est honteux. Ils craignent d’être considérés comme des délinquants ou des « cassos ».

Je n’ai pas honte de ce placement, je ne suis ni un délinquant, ni un « cassos », je suis un adolescent qui avait juste besoin d’être aidé pour être et devenir.

Alors, merci aux éducateurs de m’avoir fait grandir, d’être comme ma deuxième famille.

Merci d’avoir médiatisé les relations entre ma mère et moi, nos relations sont devenues meilleures.

Merci de m’avoir aidé à renouer les liens avec mon père.

Merci d’être disponible, d’être à l’écoute lorsque j’ai besoin de parler de sujets que je n’aborderais jamais avec ma mère.

Merci d’avoir pris soin de moi. Cela m’a permis de me reconstruire, de ne plus être dans un statut de victime et d’avoir confiance en moi. Merci pour cela.

Merci de vous être fâché, me montrant votre inquiétude et intérêt.

Merci de m’avoir soutenu, rassuré dans mes choix.

Merci de m’avoir donné quelques ficelles pour aborder les filles.

Merci de m’avoir aidé à trouver les mots pour dire mes tensions, mes doutes, mes joies.

Merci de m’avoir appris à m’aimer et à m’accepter tel que je suis.

J’ai 18 ans, je ne peux oublier d’où je viens, par où je suis passé, avec votre aide je sais un peu mieux où je vais.

Merci…


VIDEO. Le Mans. Il écrit une lettre de remerciement à ses éducateurs, Ouest-France, 31 mai 2020.
Copyright: Ouest-France

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